jeudi 8 janvier 2015
jeudi 1 janvier 2015
lundi 22 décembre 2014
La lessiveuse
Succédant aux corps toilettés, le linge sali avait
trempé tout le dimanche dans la baillotte. Le lundi maman blanchissait notre
mue hebdomadaire. Aux beaux jours elle s’installait dans le jardin. Aux mauvais,
dans l’appentis du fond, qu’on appelait, chahutant son genre, le cagna. La
remise des outils, des boites de quincaille, des cageots de légumes et clayettes
de fruits devenait alors sa buanderie.
Elle commençait par passer un savon aux pièces triées.
Le gros cube ivoire Marseille extra-pur.
Puis les frottait vigoureusement sur une planche en oblique dans la bassine. Là
entrait en scène cette singulière invention digne des belles
histoires de l’Oncle Paul que je
dévorais dans Spirou. Une sorte de capsule,
dans laquelle elle versait lessive et copeaux de savon, ébouillantant par sa
cheminée centrale le linge essangé : la lessiveuse.
Cet objet bien terne le commun du temps, acquerrait le
lundi matin une dimension fantastique. La flamme sous le séant, l’étrange
zinguerie bleutée bientôt se réveillait en sueur, trémulait, semblant
difficilement contenir quelque colère volcanique, sans doute contre nos
mauvaises humeurs textiles. A tout moment j’attendais l’explosion du couvercle
et l’envolée du fuselage écumant de rage vers la lune.
La vapeur venait embuer l’unique fenêtre. Nous respirions
alors une haleine douceâtre que
Reinettes et Conférences parfumaient à l’automne. Ça va bouillir ! Lançait
papa à midi, en l’enlevant du feu dans ses bras comme il aurait saisi maman
pour l’entraîner dans une valse. Avant d’écouter sur Luxembourg le feuilleton
éponyme animé par Zappy Max et sponsorisé par la lessive Sunil qui ajoutait l’éclat à la blancheur.
mercredi 17 décembre 2014
Grand-mère
Avait-elle jamais franchi le cul de ses champs, le
fond de la bonne herbe communale, le soir bleu de son jardin ? Etait-elle jamais
sortie de sa chaux enfumée, de son sol
criblé de becs, des lunes dorées de ses comtoises ? Avait-elle jamais
laissé son globe de mariée et le portrait retouché de son défunt à fières
moustaches ? Je ne l’ai jamais vue chez nous cette grand-mère dont je cherchais
en riant le fils, mon père enfant, dans les sépias du buffet.
J’allais la voir en vélo ou en autobus Saviem cette paysanne
maigre et charbonneuse, cette ombre osseuse tisonnant son feu de bouses sèches.
J’aimais cette sorcière posant la crème de son sourire sur mes mots curieux.
J’aimais cette mémé vieux temps tournant entre ses genoux le moulin à café, étalant
sur mes tartines la motte jaune paille. Cette mémé cocottes déposant dans ma
main un œuf rouge encore chaud.
La maison natale de maman vendue peu après ma
naissance, j’ai dû imaginer la pièce bordant la rue dans laquelle elle avait
appris la couture sous le regard sévère de sa mère. La grand-mère maternelle,
plus ou moins impotente allait de filles en brus. Tous les semestres, on
l’avait, comme disait papa, cette belle mère au fichu caractère qui doublonnait
la porte culottes. Elle arrondissait l’angle de la cuisine, près de la seule
fenêtre baignant la pierre du timbre.
Maman entourait de mille soins cette aïeule
débordante. Lui passait geignements et reproches sempiternels. Tranchait
toujours pour elle. Je craignais cette ogresse patoisante qui me pressait contre
sa poitrine noire pour me chevroter toujours le même Perrault. J’aimais quand
elle partait me perdre dans son large fauteuil, semblable à celui de la Maison jaune, laissé vide
par Gauguin. Le fauteuil peint par Van Gogh rouge et vert.
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Grand-mère
Avait-elle jamais franchi le cul de ses champs, le
fond de la bonne herbe communale, le soir bleu de son jardin ? Etait-elle jamais
sortie de sa chaux enfumée, de son sol
criblé de becs, des lunes dorées de ses comtoises ? Avait-elle jamais
laissé son globe de mariée et le portrait retouché de son défunt à fières
moustaches ? Je ne l’ai jamais vue chez nous cette grand-mère dont je cherchais
en riant le fils, mon père enfant, dans les sépias du buffet.
J’allais la voir en vélo ou en autobus Saviem cette paysanne
maigre et charbonneuse, cette ombre osseuse tisonnant son feu de bouses sèches.
J’aimais cette sorcière posant la crème de son sourire sur mes mots curieux.
J’aimais cette mémé vieux temps tournant entre ses genoux le moulin à café, étalant
sur mes tartines la motte jaune paille. Cette mémé cocottes déposant dans ma
main un œuf rouge encore chaud.
La maison natale de maman vendue peu après ma
naissance, j’ai dû imaginer la pièce bordant la rue dans laquelle elle avait
appris la couture sous le regard sévère de sa mère. La grand-mère maternelle,
plus ou moins impotente allait de filles en brus. Tous les semestres, on
l’avait, comme disait papa, cette belle mère au fichu caractère qui doublonnait
la porte culottes. Elle arrondissait l’angle de la cuisine, près de la seule
fenêtre baignant la pierre du timbre.
Maman entourait de mille soins cette aïeule
débordante. Lui passait geignements et reproches sempiternels. Tranchait
toujours pour elle. Je craignais cette ogresse patoisante qui me pressait contre
sa poitrine noire pour me chevroter toujours le même Perrault. J’aimais quand
elle partait me perdre dans son large fauteuil, semblable à celui de la Maison jaune, laissé vide
par Gauguin. Le fauteuil peint par Van Gogh rouge et vert.
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vendredi 12 décembre 2014
On n’est pas du même monde
On n’est pas
du même monde ! disait aussi maman
compliquant encore notre navigation. Car l’autre humanité ainsi désignée,
constituait pour une large moitié la communauté des gens du même bord. A la suivre, il ne nous restait donc qu’un gros quart
d’individus fréquentables. Car cette remarque visait autant à opposer notre
réalité sociale qu’à remémorer nos strates, entretenir le terreau familial, préserver la vie menue de son
enfance.
Ce n’était pas pour fuir son milieu qu’elle avait
laissé, après la guerre, ses quelques hectares. Mais parce qu’elle les avait
nourri de trop de peine et de solitude le temps de revoir un homme affaibli et
incapable d’y enfoncer le soc. Ni par ambition sinon de reprendre la couture,
son métier d’apprentissage. A la ville, elle avait accepté de servir, avant que
papa ne dégotte un emploi de magasinier. Une
bonne place avait-elle dit alors.
Une place dans le monde du smig, avec au bout de ses
rognures, la modeste maison et son empiècement jardinier, dans la cuisine la
belle ébénisterie d’un Ducretet et la fonte ouvragée d’une Singer. Une place au
soleil, un astre palot de printemps qui la contentait et qu’elle astiquait à
Pâques en confectionnant pour toute la famille des habits neufs. Ce jour-là, dans
les travées, on passaient aperçus par toute l’autre moitié des endimanchés.
C’était sa coquetterie. Sitôt rentrée, elle remettait le
sarrau. Cette fronde couturière visait surtout à faire réclame de son habileté.
Maman n’enviait pas les autres. Elle avait l’âme toujours ouverte au cœur noir
de sa terre. Ces pièces couturées de joncs et d’iris où le ciel venait tremper
son mufle. Ce monde de tintements et sonnailles que j’entendais parfois dans ses
yeux. L’autre monde de l’enfant des champs.
mercredi 10 décembre 2014
mardi 9 décembre 2014
On n’est pas du même bord
Enfant, j’aimais ce moment où les mains maternelles
venaient me soulever légèrement pour tendre draps et couverture sous le
matelas, tapoter, l’hiver, le gros édredon grenat. C’était un geste rare, le
soir des gros rhumes ou des petites maladies. Le soir des bouillottes ou
briques brûlantes glissées au fond du lit.
La terre, alors pouvait se retourner, m’entraîner dans son manège
d’étoiles. Je ne craignais rien. J’étais
bordé. Je pouvais naviguer ohé, ohé sur la voie lactée.
La maison tournait autour de maman. Après Dieu, elle
était seul maître à bord. La couturière, qui ourlait sur sa Singer ses façons,
coupait en deux le monde. Ceux qui lustraient les bancs de l’église et les
autres qui ciraient l’acajou du bistro les jours de mise en bière. Elle disait
traçant une ligne infranchissable, susceptible d’aucune élasticité, sous peine
d’une chute infernale, mais donnant à la vie un goût de funambulisme :
« On n’est pas du même bord ».
Sorte d’anathème évidemment fort peu chrétien,
décourageant, malgré l’ombre du commandement, d’aimer le prochain comme
soi-même, mais qui permettait de délimiter un front et de solidariser une
communauté en identifiant les forces ennemies. Ainsi les rouges pour lesquels
elle avait la main large trouvant au
radical le plus tiède honorant les travées épiscopales à Noël ou à
Pâques des humeurs consanguines avec le coco reconnu..
L’ivraie de gauche, en résumé, qui mettait ses mioches
à la Laïque. Quand
le bon grain évidemment grossissait l’école libre, comme elle disait, l’école
des curés pour l’autre camp. J’allais donc au Sacré-cœur éprouver sa blouse grise au noir pupitre aux deux
encriers et mon cœur de porcelaine au celluloïd des frères dits de
Saint-Gabriel. Ma crainte alors, au retour, était d’être entraîné dans une
guerre des marrons par une troupe de l’autre bord.
sculpture en papier mâché de Camelus.
samedi 6 décembre 2014
La Baillotte
L’hygiène brillait dans tous ses livres d’école. La propreté est la meilleure condition de la
moralité. Celui des sciences, de lecture, de morale. Comment une âme délicate et noble pourrait-elle habiter un corps sale
et négligé ? Maman récurait l’émail de ses patrons, rue des
Gentilshommes. La malpropreté sépare les
hommes plus que ne fait l’inégalité des fortunes. Sur sa table de toilette,
la fine Sarreguemines fleurie de sa cuvette et son broc de mariage.
Le
jour de son Certificat d’Études Primaires, elle avait dû longuement se pencher
sur une baignoire mesurant 70cm de large,
1m30 de long, et 70cm de profondeur dont il fallait résoudre le temps de
remplissage sachant que le robinet débitait
70 litres
par minute. Notre bassine de zinc faisait 80cm de diamètre. On disait la baillotte
qui servait aussi pour la lessive. Je remuais dedans comme un hanneton dans
une tasse.
Le
dimanche matin papa la déposait dans l’arrière-cuisine. Pour le petit paquet de linge sale. Maman avait sorti des habits
propres de la lavande. C’était le jour de la
toilette en grand. Le reste de la semaine la propreté s’arrêtait au cou.
Débarbouillage de chat. Que recouvrait en
grand pour eux ? Les corps étaient soustraits. Le nu honteux. Elle ne
s’attardait pas sur mon jésus. Dieu
prenait certaines parties avec des pincettes.
Je
tournais sous la caresse savonneuse du gant. Sur l’eau vite refroidie elle
inclinait le bec de la bouilloire saisie sur le rond rougi de la cuisinière à
charbon. Je dansais un peu. Je sortais comme
un sou neuf tremblotant dans la serviette, décrassé pour la grand-messe. La
maison a été agrandie d’une salle d’eau l’année de mon certificat d’études et
son récurrent problème de baignoire qui, en plus pour moi, fuyait.
lundi 1 décembre 2014
La bobine
Tic, tic, tic, sous le pied-de-biche, l’aiguille
trottine dans le tissu que maman guide de ses deux mains. Le fil du dessus
boucle celui du dessous. Canette et bobine se nouent. Bobine est cousu de six caractères. Si je défais son nœud, je
peux tirer l’extra-fort de la pellicule, le câblé de la binette ou le nylon du
moulinet. Laisser donc aller ma ligne au fil des mots, pousser un peu le
bouchon coloré dans le courant des pages.
Tacatam, tacatam, le Pacific Express siffle mon chariot de western. Je l’ai fabriqué
avec deux des petits cylindres de bois débobinés que maman m’a donné. Sur leurs
roues tourne l’étiquette de papier DMC ou THIRIEZ avec sa tête de cheval.
Tacatam, tacatam, en revenant de l’école, je prends son chemin de points dans
la longue plaine de son ouvrage. Lance mon lasso autour de son cheval de fer.
Clic, clic,clic, sur le rouleau frappent les barres,
le chariot cahote sur le papier que couturent mes deux doigts. Le filet d’encre
croise le fil de mes pensées. Consonne et voyelle se serrent. Voyelle est une agate.
Si je dénoue son chatoiement, je peux
délier le noir métallique, le blanc ou bleu porcelaine, le vert ou rouge vernissé.
Colorer ces jours de stylo-bille qui n’avançaient que d’une pichenette.
Clic, clic, clic, les touches s’enfoncent. Tic, tic,
tic, l’aiguille tressaute. Nos deux pièces croisent leurs chemins de piqûres. Le
corps longtemps sur le métier, nous cousons de concert. Clic, clic, clic, je
lui pique des mots, tacatam, tacatam, pour faire un beau voyage. Un poème qui
tombe aussi bien que la blouse qu’elle m’essaie. Un poème avec des escarbilles
dans les calots et des marbres dans les poches.
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