lundi 14 mai 2012
Mississipi
Mal parti ou mal arrivé, on a le cœur qui cloche entre ciel et terre. Alors on pose sur la platine les bleus de Billie Holiday. Et toute la limaille du matin s’aimante à cette mélancolie qui traîne entre deux piqures de soleil. Parce qu’un jour on est tombé dans ce grand sac de coton d’où sortait le blues, on sait qu’on peut se soigner aux pépins d’une voix qui barbouille l’âme.
Me voilà chantant le blues mais comment évoquer autrement le livre magnifique d’Hilairy Jordan que je viens de terminer : « Mississipi ». Un chant du sud rauque et envoûtant, sous la couverture nicotinée. Quand je pense à la ferme, je pense à la boue. Elle bordait les ongles de mon mari et encroûtait les genoux et les cheveux des enfants ; s’accrochait à mes pieds avec le même bruit de succion qu’un nourrisson affamé au sein ; Avec elle impossible d’avoir le dessus. Elle recouvrait tout. Je rêvais en marron…
mardi 24 avril 2012
Chronique de la dérive douce
Je ne suis pas déçu mais perplexe du fait qu’on soit obligé de se lever si tôt pour simplement gagner sa vie. Je pensais que la pauvreté était une des conséquences de la dictature, et qu’ici on était passé à une autre étape. On est en 1976. Dany Laferrière a 23 ans et débarque à Montréal fuyant Haïti. Un homme marche en parlant tout seul. Je le suis. Il m’amène à la soupe populaire. Mon instinct ne m’a pas trompé…Ce type me signale qu’il y a un policier au coin de la rue.-Pourquoi me dis-tu ça ?-Écoute l’ami, t’es noir, t’es pauvre, et t’as pas l’air d’un délateur…Le jeune immigré note ainsi, par petites touches incisives et poétiques son nouveau quotidien, sa confrontation avec le dénuement et le racisme. Comme avec l’âpreté climatique : J’écris à ma mère au début de février pour lui faire part que je vis dans un réfrigérateur avec six millions de gens. Ou la crudité sociale : Dans cette usine située à la sortie de la ville, où le recrutement se fait de bouche à oreille avec une préférence pour les sans-papiers, la loi ne pénètre pas. La lumière du jour non plus. Toutes ces notations font la chair d’un livre publié en 1994, « Chronique de la dérive douce ». Dans ce monde plutôt brut, le titre pourrait intriguer. Mais le livre baigne dans la sensualité des initiations des corps : Julie danse pieds nus sur le plancher sale de la cuisine. Je suis assis avec un verre de vin. Le soleil rouge dans l’encadrement de la fenêtre. Une tristesse chic. La lumière des frottements de sa peau noire contre les peaux blanches éclaire toute la chiche vie de l’auteur. J’ai passé la nuit à errer autour de ses fesses sous la lumière blafarde de la lune pour finalement plonger la tête le première, jusqu’au fond du puits, là où la lune ne luit jamais.
Le livre à peine refermé, j’ai aussitôt envoyé un message à ma fille qui me l’avait offert pour mon anniversaire. Il me semblait qu’il te plairait. On reçoit chaque cadeau comme une marque d’amour. Mais dans un livre élu circule un fluide singulier. Dans un livre choisi, l’invitation à partager un plaisir éprouvé corps et âme.
Au bout de très peu de pages j’ai eu le sentiment que ce livre était pour moi. J’ai très vite été dans la joie. Dans l’émotion. Dans l’enchantement de la langue. Très vite le livre m’a envahi l’esprit, coulé dans le corps.
Oui, il m’a beaucoup plu ce livre avec dans son flux les ondes subtiles de ma fille. Avec dans sa chimie les grains de nos sentiments complices. Avec dans sa distillation le même bonheur rare. J’ai finalement reçu ce cadeau comme la dérive douce d’un cœur qui ressent mes propres battements.
mardi 3 avril 2012
Enfances/ Jean-Claude Touzeil/ Kaléidoscope
jeudi 22 mars 2012
Un homme doit savoir s'empêcher

En octobre 1957 Albert Camus reçoit le prix Nobel de littérature. A cette occasion il aura cette phrase alors incomprise et source de polémiques : J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément dans les rues d’Alger, par exemple, et qui un jour, peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice mais je défendrai ma mère avant la justice.
Camus est né à Mondovi en Algérie d’un père,très tôt disparu, ouvrier dans un domaine agricole, qu’il mythifiera et d’une mère sourde, ne sachant ni lire ni écrire qu’il vénèrera. C’est, bien sûr, cette très modeste extraction qui éclairera toute son œuvre. L’amenant très vite à dénoncer l’indigne exploitation du peuple algérien par la colonisation et à s’engager dans la construction de son autonomie. Tout en rejetant terrorisme et répression.
Toute sa vie sera conduite par une phrase: Un homme doit s’avoir s’empêcher . Phrase venue sur les lèvres de son père à la suite, en représailles, du massacre d’un homme émasculé et égorgé. Barbarie qui fondera toute sa réflexion sur le rapport de l’Homme au mal. Pour le solaire Camus, comme le résume Jean Daniel : faire son métier d’homme, savoir aimer sans rien attendre du ciel, alors qu’on sait qu’il faudra mourir, implique une façon d’apprivoiser une violence à la fois inévitable et injustifiable, une révolte contre tous les totalitarismes, une interdiction de s’accommoder de l’injustice, de l’humiliation, du colonialisme comme du capitalisme.
C’est notamment ce Camus, cet homme blessé en proie avec la viscéralité de l’homme, sa pulsion de mort, sa facilité à violer comme à torturer et bien sûr tuer, que nous fait découvrir Michel Onfray dans son dernier livre : Camus, l’ordre libertaire. Etrange oxymore qui résume parfaitement le parcours de cet homme qui sachant que le mal n’existe pas dans l’absolu mais bien en chacun de nous, véritable ontologie noire, véritable peste, a cherché le passage étroit entre la vertu et la révolte. Entre le vivre ensemble et le gai vivre.
jeudi 8 mars 2012
Enfances/ Daddy de Sylvia Plath/ Trad de Valérie Rouzeau
dimanche 4 mars 2012
mardi 7 février 2012
Transsibérien suite...

"Tangente vers l'est" est le dernier livre de Maylis de Kerangal. Il est né d'un voyage dans le transsibérien entre Novossibirsk et Vladivostok effectué dans le cadre de l'année France-Russie en juin 2010 avec plusieurs écrivains français. Occasion de découvrir un écrivain rythmant une langue magnifique.
De nouveau le train. Roulis monotone, cliquètements cycliques, essieux qui chauffent, criailleries du métal et, si l’on tend l’oreille, comme une infime piste sonore tissée dans ce boucan d’enfer, on captera aussi le tourment du cœur d’Aliocha, là, de retour dans le dernier compartiment du transsibérien, à sa place devant la lucarne, et de nouveau hypnotisé par les rails, courte portion de voie que les feux arrière du train éclairent une fraction de seconde et traînée blanchâtre que referme aussitôt l’espace sur son passage, le reléguant derrière elle, informe et pulsatile, livré au noir amniotique des origines…
vendredi 3 février 2012
mardi 16 mars 2010
Une liquidation de la réalité
Cette eau n’est pas tout à fait de l’eau.
L’île naine se tient juste dans l’embouchure, face à la mer où deux rivières s’épousent, à droite le Lay, à gauche
Ce texte est extrait de « Abbés », livre publié en 2002, absolument magnifique que Pierre Michon a écrit à l’issue d’une résidence dans le marais asséché. Nous sommes en l’an 976, il y raconte à partir de l’île naine de Saint-Michel-en-L’herm, l’arrachement des hommes au chaos originel, c’est-à-dire à la nature informe et muable. Dans ces temps anciens où on démêlait les terres des eaux. St-Michel à quelques kilomètres de l’Aiguillon et
En 1935, devant les paysages semblables de
dimanche 7 mars 2010
Les versets de la bière
J’ai sur la table le dernier Lucien Suel aux éditions Le dernier télégramme, « Les versets de la bière » et déjà je salive. Bien calé dans la moleskine, je plonge d’abord le nez puis l’œil, enfin les lèvres dans la mousse. Je commence lentement à déguster. C’est un objet particulier, journal de bord d’écumes d’un poète, avec ses fragments de vie et ses briques d’aphorismes. Un objet à
156 pages pour brasser vingt ans. Alors chaque année est cristallisée en quelques notations autobiographiques et relevés de sentences, sorte de brèves de bière existentielles. Car le fin amateur de cet élixir de derrière les houblons nous entraine aussi dans une douce euphorie poétique simplement dans la déclinaison gourmande des nombreuses variétés qu’il décapsule au fil de ses versets.
Tongerlo blonde : une bière aux teintes cuivrées, à l’arôme de miel, moelleuse et pleine de saveur, douce en fin de bouche. Ingrédients : eau, malt d’orge, maïs, houblon, sucres, levures, épices. Refermentée en bouteille, bière d’abbaye, Anno1133.
Pour son bloc autobiographique, Lucien Suel a fait le choix des petits silex migrateurs de son chemin poétique, laissant sur le côté les sillons d’une vie intime déjà légèrement entrouverts dans son premier roman par le truchement du jardinier : Année 1987, matière créée par la forme. Amour créant le monde. Poésie et action. Ivar Ch’Vavar me demande un poème en hommage à Benoît Labre…1989, lancement de la revue « Moue de veau », revue dada de déchets…1991, je suis tristement moderne, ça m’amuse. « Prose du ver » avec des illustrations de Dominique Leblanc…1994, longue discussion avec le peintre Gareth Davies. Rencontre avec Christophe Tarkos…1996, lecture du roman de Jouve « Paulina 1880 »… 2003, je commence à écrire « Mort d’un jardinier »…quelques extraits significatifs de son parcours où il nous livre l’essentiel de ses jardinages d’encre, de ses rencontres poétiques, de ses lectures, de ses dérives littéraires, de ses interventions musicales, nous permettant de saisir l’intensité de sa démarche créative.
Cette bière se nomme
Le bloc « aphoristique » éclaire l’homme celui qui trempe son doigt dans la terre. On est dans le jardin profond de celui qui écrit : Le jardin exprime le désir humain de vivre au centre du monde, au cœur de la réalité. On y côtoie le moraliste, le résistant, le poète. On y entend celui qui descend au fond de l’existence bien armé d’humour noir ou absurde. Celui qui écrit : Je marche vite : la joie et la création sont mes deux jambes ou je suis serviteur de l’imaginaire et de ceux qui le servent. Alors on se régale à ce genre de formules : La terre tourne dans le sens du vent…L’ombre du journaliste couvre l’évènement…Le renard est rusé comme un homme…On vocifère dans le consensus…Solidarité internationale :Les fruits de la croissance et du pillage du tiers-monde doivent être répartis équitablement…On milite pour un monde plus chose…On adopte un point de vue extraordinaire…Je vis une époque de barbarie réfléchie…Plus les gens sont libres plus ils font la même chose…Un griot ne mange pas nécessairement des cerises…La poésie doit être faite par toux non par éternuement…Il est plus tard qu’on ne pense…
Brugse Tripel, bière vivante refermentée en bouteille. La triple de Bruges est la bière des Brugeois par excellence. Caractère malté bien trempé, touche de houblon parfumé, grande complexité de goût. La déguster vous fait découvrir le côté raffiné de Bruges.
Vous l’avez compris, ce livre original charpenté pour la soif, offre le plaisir des grands crus.
samedi 27 février 2010
Grains de lecture 2010/3 David Foenkinos

Il y a les livres de soif qui nous désaltèrent agréablement et les livres de plaisir qui laissent en bouche une étonnante longueur, mettent en joie le corps et l’âme. La délicatesse de David Foenkinos a l’alchimie de ces derniers. Il nous attrape par l’humour mais nous succombons à son sens de l’amour.
Il commence par nous installer dans un roman-photo mené à la baguette de fée avec Nathalie et François qui étaient, en matière de mythologie de leur amour, comme des enfants à qui l’on raconte inlassablement la même histoire, puis trente pages plus tard, déchire le papier glacé, en renvoyant le premier amour à son étoile.
Alors, il met en puzzle la petite musique des surprises de l’amour autour de la fondante veuve dont la tristesse aggravait considérablement son potentiel érotique. Avec un premier maladroit chasseur, son patron à la tête d’une boîte suédoise rapidement découragé et désormais épuisé par la contemplation de cette féminité inaccessible. Puis avec Markus, collègue jusque-là transparent mais transformé en prince rêveur et amoureux fou par un baiser qualifié par elle d’acte gratuit dû à une anarchie subite de ses neurones et par lui, partout en lui, marchant dans son corps, d’art moderne (Carré blanc sur fond blanc). Et le héros Ikea, dont le physique n’est pas du premier degré, va utiliser l’humour et la délicatesse, en fait ses atouts naturels, pour séduire celle dont à cause de la moquette, on n’entendait pas le bruit de ses talons aiguilles. La moquette c’est le meurtre de la sensualité et lui rendre la monnaie de ses lèvres. Un Woody Allen jeune tout envahi par une Scarlett Johansson incapable de s’endormir : comment aller vers le rêve quand on vient de le quitter ?
Romance un peu belle et la bête ? Plutôt conte fantaisiste mais éclatant comme du champagne, plein de bulles comme : il trouva son salon bien trop petit par rapport à son envie de vivre ou il voulait être fou c’est bien la preuve qu’il ne l’était pas. L’écriture de Foenkinos légère et facétieuse, au fil des chapitres, transforme le plaisir en exquise ivresse.
mardi 23 février 2010
Grains de lecture 2010/2 Jean-Philippe Toussaint, Lydie Salvayre
L’excès de talent devient parfois talent d’Achille. L’excès de virtuosité finit par agacer et on referme le dernier Jean Philippe Toussaint « La vérité sur Marie » un peu essoufflé. Après les très bons « Faire l’amour »et « fuir » qui avaient installé un turbulent chassé-croisé japonico-chinois amoureux je te quitte moi non plus, un pseudo road-movie d’amour, voilà l’annoncé échec et mat de la trilogie. Avec toujours la craquante Marie, pivot de l’intrigue, la mystérieuse jet-tendance, casaque de luxe, toujours flanquée de ses Ali baba porteurs de ses quarante valises, fatale tombeuse et pourtant icône fragile. Le roi des écrivains belges nous laisse dans la mertitude, à l’issue de ses derniers morceaux pyrotechniques, de ses derniers brillants galops. On ne saura jamais la vérité sur Marie pour la bonne raison qu’elle n’est que fantasme, la flamme fantasque. Tout cet embrasement chevaleresque ne cherche à séduire que les yeux noirs de la littérature. Alors oui il faut lire ce livre, en oubliant son cœur de midinette à roman photos glacé, pour le talent cent pur-sang de l’auteur, son art extraordinaire du souffle élémentaire, son toucher de phrase à la Fédérer, son lyrisme échevelé. Bon mais quand même manque maintenant le regard à
BW est grand pour les grandes choses mail fort démuni pour les petites, qui sont cependant celles qui composent notre vie de tous les jours. D’où le merdier…
A contrario, « BW » de Lydie Salvayre, portrait de son compagnon Bernard Wallet est un grand livre d’amour, un magnifique exercice d’admiration. L’auteure accouche par petites touches, par douces ou ironiques relances, par parfois échanges ping-pong la vie de cet homme toujours en fuite. Alors nous partageons les galères et les joies, les violences mêmes de ses multiples voyages qui retricotent ce temps on the road si particulier et riche des années soixante. Nous suivons ce coureur à pied impénitent. Nous admirons l’homme radical qui décide de quitter en pleine réussite, refusant la dérive libérale de l’édition, la maison Verticales qu’il a créée. La lucidité, la vérité de cet homme personnage idéal désenchanté avec ses peurs, ses contradictions, ses approximations, ses bonheurs, son humour, son ironie nous prennent à vif. Humain si humain de chair et belle âme. La rebelle Salvayre livre ici son cœur. Quand vie et littérature mêlent leurs courants sauvages.
En photo: Lydie Salvayre
Grains de lecture 2010/1 LF Céline /Marie- hélène Lafon/Gerbrand Bakker

Encore une fois, j’ai été le plus souvent emporté par les livres qui me sont venus en ce début d’année. Je ne reviens pas sur Céline, dont j’ai relu Mort à crédit à l’occasion d’une hospitalisation. Cette immobilité opportune m’a donné la longueur indispensable à la pénétration de toute son effervescence créative, la densité lyrique de son style.
La nuit de Fridières ne tombait pas, elle montait à l’assaut, elle prenait les maisons les bêtes et les gens, elle suintait de partout à la fois, s’insinuait, noyait d’encre les contours des choses, des corps, avalait les arbres, les pierres, effaçait les chemins, gommait, broyait. »
J’ai retrouvé dans L’annonce le style si envoûtant de Marie-Hélène lafon qui m’avait bouleversé dans son ouvrage précédent Les derniers indiens .Une langue poncée et poétique en parfaite harmonie avec les paysages et l’atmosphère de son sujet. Une langue toute en rugosité comme les figures taiseuses de ce Cantal où deux solitudes vont par le biais d’une annonce unir leur vertige pour apprivoiser leur environnement humain et élémentaire, l’homme des lumières vertes des massifs centraux et la femme des lumières décapées du nord. L’auteure nous aventure dans la lente maturation d’une confluence amoureuse de deux êtres déchirés. Deux belles âmes puisant force justement dans le rudoiement des circonstances. Elle nous fait toucher le nerf de la beauté.
Une même beauté, par la grâce de son écriture mélancolique et sensuelle baigne le premier livre de Gerbrand Bakker, jeune auteur Néerlandais, Là-haut tout est calme .Un long blues qui nous déchante une vie bouchée entre plat pays et ciel bas de ce bout du monde. Une histoire poignante de destin contrarié, d’amour étouffé sous l’œil aigu d’une corneille mantelée, pointé en permanence sur la touffeur et la monotonie de la vie de ferme où s’englue le héros bafoué. Cet homme définitivement en deuil de son frère jumeau et dépossédé, à sa mort, de ses ambitions littéraires a dû mettre à sa place, la tête sous les vaches, contraint par un père pour lequel il ne sait plus maintenant débrouiller amour et haine. Un père qu’il va, à sa vieillesse, reléguer à l’étage, là-haut pour tenter de revivre. Alors l’auteur nous emmène magnifiquement dans cette tentative désespérée de renaissance, de coup de pied dans le fond trouble des souvenirs. Un beau désenchantement qui nous broie le cœur.
Photo: Marie-Hélène Lafon
mardi 19 janvier 2010
Le poinçonneur des mots

C’est nous les déménageurs de piano
Des Steinway des Pleyel et des Gaveau
Du tintement des pourboires économiques
Nous on connaît la musique
Pour ce qui est du reste ça c’est pas nos oignons
Artistes nous on ne l’est pas pour deux ronds
Quand la musique vous a brisé les reins
Y’a pas de charleston qui tient
Pour nous prendre aux tripes
Faut se lever de bonne heure
Dire qu’il y a des types
Qui sur c’t’engin d’malheur
Arrivent à faire croire
A tous les ballots
Que la vie c’est comme au piano
D’lamour ils en font tout un cinéma
A les écouter de vrai Y’aurait que ça
Qu’est-ce qui resterait pour les déménageurs
Qu’en ont des tonnes sur le cœur
Il nous resterait qu’à nous noircir sur le zinc
Mais là encore faut se farcir le bastringue
Il se trouve toujours parmi nous un toquard
Pour y glisser ses pourboires
Pour nous les faire taire
Y’a vraiment qu’une façon
Les envoyer faire
Un p’tit tour au charbon
Sur le piano massacre
De la réalité
Ils toucheraient du doigt la purée
C’est nous les déménageurs de piano
Des Steinway des Pleyel des Gaveau
Du tintement des pourboires économiques
Nous on connaît la musique
Au fond à quoi qu’ça sert de discuter
Comme l’a dit l’autre « à chacun son métier »
Tirer sur le pianiste c’est pas not’ boulot
Nous on tire sur le piano.
Gainsbourg est à l’affiche grâce à Joann Sfar. Celui pour qui la chanson était un art mineur , pensant à sa passion manquée la peinture, restera comme l’artiste majeur de cet art populaire. Habile tailleur de mots mais surtout le plus haut couturier mélodique. Ses textes tiennent la lecture sans musique mais, sans son écrin, ne restent que des dessous chics. Ce « charleston des déménageurs de piano » est une de ses premières chansons.
mercredi 23 décembre 2009
Beurs
Noirs et blancs
Venus de pays
Là-bas le soleil
Rime un chant autochtone
Oc parlait Provence
Repartit oil le noroīt
Shake-hand de parler
Polyglottes les ondes
La Loire charriait souvent
Chéchias de légionnaires
Et Mains de Fatma
Verbes
De palinodiques Politicards
Jacqueries de franchouillards
Offusquaient de bons citoyens
Parents, enfants
Cousins germains
Zizou
Ben Ichou
Le soldat inconnu
Des mamans
Nostalgie
Evoquait leur henné
Toutefois
d’aucuns se demandaient
où retourner
Français naguère
Pépé mémé gisaient sous terre
Le même cimetière
Partageaient
Mathias Thérèse Hubert
Des voisins
Des amis
Effluve du passé la souvenance
Des dimanches
De concert on savourait
Une choucroute
Une tranche de salami
Chez Ali
Le vendredi
Sa femme préparait un couscous
Des verres de thé
Trinquaient avec un médoc
Tolérance
Chacun sirotait quiet sa liqueur
J'ai trouvé ce poème d'Abdellatif Belhirch au hasard du net
plus parlant sur l'identité partagée que toutes les saillies
assassines de nos ministres.
mercredi 9 décembre 2009
Toussaint en décembre
des villes est-européennes, j’écoutais la faible voix de Marie qui parlait dans le soleil du plein après-midi parisien et qui me parvenait à peine altérée dans la nuit de ce train, la faible voix de Marie qui me transportait littéralement, comme peut le faire la pensée, le rêve ou la lecture, quand dissociant le corps de l’esprit, le corps reste statique et l’esprit voyage, se dilate et s’étend et que, lentement, derrière nos yeux fermés, naissent des images et surgissent des souvenirs, des sentiments et des états nerveux, se ravivent des douleurs, des émotions enfouies, des peurs, des joies, des sensations, de froid, de chaud, d’être aimé, de ne pas savoir, dans un afflux régulier de sang dans les tempes, une accélération régulière des battements du cœur, et un ébranlement, comme une lézarde, dans la mer de larmes séchées qui est gelée en nous… »
Voilà ce style magnifique qui nous transporte c’est du Jean Philippe Toussaint extrait de « Fuir » dont la moitié du livre se passe en Chine. « Fuir est le prolongement de « Faire l’amour » paru en 2002 dont l’action se passe au Japon.
samedi 7 novembre 2009
Dans " La compagnie des spectres"
Monsieur l’huissier il me semble préférable de vous prévenir que la saisie de ce poste risque de précipiter ma mère dans le pire des cauchemars…Pour ma mère qui vit donc retranchée dans sa chambre comme dans un bunker, la télé constitue l’assurance que le monde existe et qu’il continue de pourrir. La télé, paradoxalement, monsieur l’huissier, offre à ma mère, dans son immatérielle et chimérique existence, un contrepoint stable de réalité, je ne sais si je me fais comprendre, un phare en quelque sorte dans la nuit de son esprit( j’ai un faible pour les images poétiques, quoique je m’en défende), un repère terrestre, assuré, permanent, et quasiment invariable d’un jour sur l’autre( la même soupe infâme chaque jour, corrigeai-je en moi-même) auquel elle se raccroche afin de se défendre des vertiges et des sauts dans le vide où son âme sans cesse est appelée.
Mais parfois ma mère…se prend à douter de la réalité du monde qu’elle observe sur l’écran. Il me semble ma chérie, me confie-t-elle, que ce monde n’existe pas pour de vrai. Il me semble que c’est un feuilleton tourné par des figurants dans un studio vaste comme la terre et dirigé par un metteur en scène abominable, Putain peut-être, ou Darnand, ou un autre porc de son espèce, ou pis encore une puissance occulte ou diabolique sur laquelle nul n’a de prise, en tout cas, dit maman un être, une instance ou Dieu sait quoi qui a un faible pour les films d’action avec des morts, des guerres, des dévastations, du sang partout et des cascades…
Trop court extrait de « La compagnie des spectres » de Lydie Salvayre, délicieux huis-clos entre une fille et sa mère confrontées à la visite d’un huissier. C’est furieusement décapant et drôle. Un style d’une grande dynamique inventive et d’une merveilleuse radicalité. Une auteure à lire, fille de réfugiés espagnols entrés en France en 39, par ces temps nauséabonds d’interrogation Vichyste et de divagation milicienne.
mercredi 4 novembre 2009
Le dernier indien

C’est quelques jours après son inhumation en toute intimité dans un minuscule village de Côte-d’Or qu’on vient d’apprendre la disparition d’un des derniers de nos grands penseurs, Claude Levi-Strauss. Grand passeur avant tout de la terre humaine. Celui qui avait dénoncé, notamment à travers l’étude des mythes les tentatives de hiérarchisation des cultures en démontrant le socle commun du fonctionnement mental entre les primitifs et nous, une même logique étant à l’œuvre dans la pensée mythique et la pensée scientifique, avait été un précurseur dans l’approche écologique du monde et des individus. Contre l’envahissement de l’égo, il s’était interrogé sur le sens de la civilisation et du progrès, dénonçant le sacrifice des espèces vivantes, la destruction des écosystèmes, l’uniformisation de l’humanité. Il appelait à se méfier d’une culture sans nature comme d’une nature sans culture.
On peut lire ainsi dans « La pensée sauvage » : « Il faut beaucoup d’égocentrisme et de naïveté pour croire que l’homme est tout entier réfugié dans un seul des modes historiques ou géographiques de son être, alors que la vérité de l’homme réside dans le système de leurs différences et de leurs communes propriétés. »
dimanche 1 novembre 2009
Lectures de toussaint
Les fils du téléphone, quarante au moins tellement ils ont de choses à se dire, tout du long, sur leurs poteaux comme des chandeliers. Un nuage d’oiseaux s’y abat d’un coup, centaine de petites boules noires sur le ciel argent gris de décembre, un temps le recouvrant d’un vacarme de cris. Quand ils cessent, encore le vent, on dirait qu’il hurle. Au pâtis des bâille-bec c’est l’expression par ici pour où ce matin on va, pour d’enterrement à Champ-Saint-Père, tout le village fait cortège...
Ainsi débute « L’enterrement » de François Bon. Beau roman paru chez Verdier 1992
Un voisin se présente sur le seuil, découvre la morte sur le lit.
Il enlève sa casquette, passe un doigt sur la bande intérieure luisante de sueur, l’essuie sur son pantalon de grosse toile. Une ceinture de flanelle autour de ses reins.
Il dépose en entrant la musette qu’il portait à l’épaule et salue d’un signe de tête.
Son visage est osseux, fortement hâlé, mais le haut du front est blanc sous les cheveux à l’endroit que couvre sa casquette.
Ses bas de pantalons, retournés plusieurs fois, ont conservé des brins de foin.
Il parle enfin à Marthe, avec application, en cherchant ses mots, en grattant sur sa chemise un peu de terre.
Livré à lui-même, il ne sait où s’asseoir.
Extrait d’ « Un si bel été » de Georges Bonnet. Premier roman d’un grand poète né en 1919. qui écrit dans « Tout bien pesé » au Dé bleu :
Des lunettes sont retrouvées
Dans une boîte à couture
Puis un bol cassé la veille
Hâtivement dissimulé
Un chien traîne sous la pluie
Une corde rompue souillée par la boue
La vie frémit à fleur de terre
Les brindilles en leur extrême
Pourrissent, les fruits tombés
S’enfouissent passionnément
La mort est charnelle comme l’amour.
samedi 31 octobre 2009
Pierre Michon majuscule

Gérard Bobillier est mort d’un cancer le 5 octobre. Cet ancien militant révolutionnaire avait fondé en 1979 les éditions Verdier. Son exigence éditoriale fait que chaque ouvrage publié a la même rareté que l’or de la couverture qui ensoleille toute bibliothèque. Cet homme inclassable qui disait que la littérature est la chair de la pensée, avait su arracher la plupart des textes de Pierre Michon qui vient de voir, le 26 octobre, à travers « Les onze », couronner son œuvre par les habits verts. Juste consécration d’un écrivain atypique qui depuis 1984 a publié une douzaine de petits textes qui ressemblent à des récits .Car si l’œuvre de Michon est immense ce n’est pas par son volume, chaque livre pesant une grosse centaine de pages, mais par son poids d’écriture, l’extrême beauté de sa langue, son lyrisme épique. Depuis 84 Pierre Michon espère, à chaque livre, retrouver le miracle initial de « Vies minuscules » qui lui a permis enfin de danser sur ses deuils. Celui qui dit je crois bien n’avoir plus d’autres racines que la lettre a été appelé à l’écriture. Une écriture qui utilise le mot par effraction, pour sa sonorité, parce qu’il fait image, ou parce qu’il atteindra violemment le lecteur comme un coup de poing, pas un acte intellectuel. Pierre Michon vit la rédaction d’un texte comme une fabuleuse dépense d’énergie, aveugle mais très consciente, pleurante et riante, limitée dans le temps, comme la copulation. Avouant sa dette à Faulkner, il précise ainsi sa démarche ce que m’a donné Faulkner, c’est la permission d’entrer dans la langue à coups de hache, la détermination énonciative, la grande voix invincible qui se met en marche dans un petit homme incertain.
L’écrivain aspire à la grâce : je ne crois guère aux beautés qui peu à peu se révèlent, pour peu qu’on les invente ; seules importent les apparitions. Alors cette exigence conduit, dans « les onze » à cet exemple d’envoutement :Il était, François Corentin, du nombre de ces écrivains qui commençaient à dire, et sûrement à penser, que l’écrivain servait à quelque chose, qu’il n’était pas ce que jusque-là on avait cru ; qu’il n’était pas cette exquise superfluité à l’usage des grands, cette frivolité sonnante, galante, épique, à sortir de la manche du roi et à se produire devant de jeunes filles plus ou moins vêtues dans Saint-Cyr ou dans le Parc-aux-cerfs ; pas un castrat ni un jongleur ; pas un bel objet plein d’éclat enchâssé dans la couronne des princes ; pas une maquerelle, pas un chambellan du verbe, pas un commis aux jouissances ; rien de tout cela mais un esprit- un fort conglomérat de sensibilité et de raison à jeter dans la pâte humaine universelle pour la faire lever, un multiplicateur de l’homme, une puissance d’accroissement de l'homme comme les cornues le sont de l’or et les alambics du vin, une puissante machine à augmenter le bonheur des hommes.
Du coup cette ampleur peut malheureusement rebuter nombre de lecteurs. C’est pourquoi, si vous découvrez cet auteur je vous recommande de l’aborder par « Vies minuscules »,« La grande Beune » ou « Vie de Joseph Roulin ».








