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dimanche 20 mai 2012

Dimanche


A quoi penses-tu
? Elle ne risque la question que dans le soleil levé des dimanches. Quand on déconne enfin avec les aiguilles. Qu’on s’étale dans des rouges de confiture. Sa manière, derrière la semaine avalée, de fouiner dans mes petits grains, d’estimer si notre histoire garde toujours un peu de marge. Dans la lumière farineuse, d’entendre des résonances avec ses propres pensées.
A quoi penses-tu ? Glisse-t-elle entre deux lentes gorgées brûlantes. Quand elle sait, depuis toutes ces matinales partagées, que je joue, à ce moment, au taiseux. Répondant invariablement : à rien. Un peu par défi, beaucoup par taquinerie, pour la plonger dans le doute, la contraindre à faire les premiers mots. A dévoiler ce qu’elle a sur le cœur.
Aussi, parce que, justement le dimanche, je me lève avec l’odeur de sa peau,
Incapable de détacher mes synapses de sa chair tendre.

vendredi 11 mai 2012

Dans le jardin de mon père / 8 / Pois serpette express





Mes 10 ans passés, je ne le côtoyais que l’été. Peu de photos, peu de phrases échangées. Mais pour écrire sa vie j’ai le fil de ses saisons au jardin, ses lignes de crayon au cordeau dans 6 agendas publicitaires et 3 cahiers d’écolier tables d’addition et multiplication au verso, aujourd’hui couleur sépia.
A la date du 6 mars 1955, je peux lire semé pois « serpette express », au 12 mars pois Plein le panier », au 25 « carotte rouge de Hollande », « oignon jaune paille des vertus ». Au 12 avril radis « Rose de Cézanne », « Epinard de Viroflay », au 15 salades « Reine de mai », « Gotte dorée », au 17 planté pommes de terre « Idéale » et « Belle de juillet ». Au 2 mai semé poireaux « Monstrueux de Carentan ». Au 15 mai, derrière Saint Servais planté tomates « 6 Pierrette », « 10 merveille des marchés, « 10 Marmande », « 8 Mikado écarlate »…
Ce sont les recueils poétiques de papa avec sa belle écriture de certificat d’études. Mes madeleines. A parcourir leurs carrés de mots enluminés de géographie prometteuse, de bouquets et couleurs enivrants, je me dis qu’au moins, dans ce cloître légumier, sa vie a dû être belle.

mardi 1 mai 2012

Tous ensemble


Je n’ai pas le corps au dernier songe, aux vingt mille lieues sous la couette. Il me plonge, dès rosée, malgré mon défaut notoire d’ambition, dans cette humanité qui se lève tôt. Sans pourtant n’avoir jusque là, obtenu quelconque faveur de l’avenir. Sinon l’éloge pétainiste d’un certain bonimenteur élyséen. Qu’à cela ne tienne. Il m’arrive, certains jours, affaibli par quelques nouveaux parasites de la chiennerie, de rêver à l’enviable situation promise à ce cœur de cible.
Au lieu de sortir crier « tous ensemble », « tous ensemble » avec le grand corps social et non moins malade, je tente de me glisser dans la peau du loup, d’astiquer longuement mes crocs. De me fermer, avant tout, à tous les malheurs du monde et surtout des autres qui vous frottent et squattent votre cœur, s’épanchant sur votre épaule comme sur un divan. Mais me fermant les yeux, j’attrape une comète puis toute la galaxie. Mais me bouchant les oreilles, une étoile puis toute la mer.
Au son du tambour qui monte dans ma poitrine je me précipite dans la rue.

samedi 28 avril 2012

Les réveils douloureux


Si on tente de dilater le quotidien, en secouant la neige des cerisiers ou en traçant dans la page jardinière une ligne verte, c’est bien parce qu’on est, depuis toujours, prévenu des possibles réveils douloureux. De ceux qui vous font rechuter dans la plus poisseuse réalité. Qui vous empâtent mauvaisement la bouche, vous empoisonnent le sang. De ceux qui meurtrissent vos lèvres, vous ravalent au rang de loups.
Pourtant au moindre rayon on feint de croire au recul de l’ombre, à la moindre déchirure bleutée, au retour de l’âme pour faire le printemps. Mais la nuit est têtue dans le cœur de l’homme. Le brun reste de matin. On est englouti par cette propension de l’humain à choisir la haine pour soulager ses maux plutôt que l’insurrection de la solidarité, la fraternisation des élans.
Alors il faut, encore plus, refuser de baisser les mots. Contre vents mauvais et marées amères, derrière la fleur blanche viendra le temps chargé de cerises. Viendront les voyelles fertiles dans les grappes vermillon. L’alignement des semis mettra feu clair à la page.


mardi 24 avril 2012

Chronique de la dérive douce



Je ne suis pas déçu mais perplexe du fait qu’on soit obligé de se lever si tôt pour simplement gagner sa vie. Je pensais que la pauvreté était une des conséquences de la dictature, et qu’ici on était passé à une autre étape. On est en 1976. Dany Laferrière a 23 ans et débarque à Montréal fuyant Haïti. Un homme marche en parlant tout seul. Je le suis. Il m’amène à la soupe populaire. Mon instinct ne m’a pas trompé…Ce type me signale qu’il y a un policier au coin de la rue.-Pourquoi me dis-tu ça ?-Écoute l’ami, t’es noir, t’es pauvre, et t’as pas l’air d’un délateur…Le jeune immigré note ainsi, par petites touches incisives et poétiques son nouveau quotidien, sa confrontation avec le dénuement et le racisme. Comme avec l’âpreté climatique : J’écris à ma mère au début de février pour lui faire part que je vis dans un réfrigérateur avec six millions de gens. Ou la crudité sociale : Dans cette usine située à la sortie de la ville, où le recrutement se fait de bouche à oreille avec une préférence pour les sans-papiers, la loi ne pénètre pas. La lumière du jour non plus. Toutes ces notations font la chair d’un livre publié en 1994, « Chronique de la dérive douce ». Dans ce monde plutôt brut, le titre pourrait intriguer. Mais le livre baigne dans la sensualité des initiations des corps : Julie danse pieds nus sur le plancher sale de la cuisine. Je suis assis avec un verre de vin. Le soleil rouge dans l’encadrement de la fenêtre. Une tristesse chic. La lumière des frottements de sa peau noire contre les peaux blanches éclaire toute la chiche vie de l’auteur. J’ai passé la nuit à errer autour de ses fesses sous la lumière blafarde de la lune pour finalement plonger la tête le première, jusqu’au fond du puits, là où la lune ne luit jamais.

Le livre à peine refermé, j’ai aussitôt envoyé un message à ma fille qui me l’avait offert pour mon anniversaire. Il me semblait qu’il te plairait. On reçoit chaque cadeau comme une marque d’amour. Mais dans un livre élu circule un fluide singulier. Dans un livre choisi, l’invitation à partager un plaisir éprouvé corps et âme.
Au bout de très peu de pages j’ai eu le sentiment que ce livre était pour moi. J’ai très vite été dans la joie. Dans l’émotion. Dans l’enchantement de la langue. Très vite le livre m’a envahi l’esprit, coulé dans le corps.
Oui, il m’a beaucoup plu ce livre avec dans son flux les ondes subtiles de ma fille. Avec dans sa chimie les grains de nos sentiments complices. Avec dans sa distillation le même bonheur rare. J’ai finalement reçu ce cadeau comme la dérive douce d’un cœur qui ressent mes propres battements.




samedi 21 avril 2012

Dans le jardin de mon père / 5 / Tu n’useras pas ton manche.




Si me prenait quelque marotte généalogique, je choisirais d’asseoir ma parentèle dans un châtaignier. Papa, sur la première branche, qui élisait cette rude essence pour le manche de ses outils. Il coupait le bois en hiver, sève retombée et lune descendante. L’écorçait au couteau. Puis le laissait sécher jusqu’au printemps avant de l’ajuster au fer.
Je retourne encore ce bois bien luné, jauni aux endroits des poignes. Je revois ses mains noueuses sur sa douceur de peau. Je caresse les nodosités longuement adoucies par la lame, petites bosses plus brunes. A ces endroits s’embranchent toujours ses gestes et conseils comme :
« N’oublie jamais ton outil dans la terre. Ta tâche finie, rentre-le au sec dans la cabane. Tu n’useras pas ton manche. »
Il aurait pu dire : « ton manche te survivra ».

tableau de "CAMELUS"

mardi 17 avril 2012

Cerisier blanc



Comme souvent on n’a fait qu’accompagner le squelette. Qui semble toujours, contre tout, trouver une bonne raison d’entamer l’espace. Avec son agaçante manie de secouer son jeu d’osselets. Puis d’accrocher joyeux une vertèbre au ferraillement quotidien. On ne compte guère, en ce début d’avril, sur le premier flux de cervelle, derrière le dernier craquement, pour bouleverser la tonalité du jour. On a la synapse dépressionnaire.

Quand le soleil levant nous plonge dans la lampe bourdonnante du cerisier. Dans l’embrasement neigeux de son arachnéen essaim d’étoiles. Nous brassant soudain dans la joie nuptiale d’une terre qui tourne avec nous. Et dans cet avril encore un peu râpeux, l’âme attrape vite la chair de poule. On sait nos pensées, alors, enivrées pour la journée et à l’abri de toute rechute dans la confuse réalité. On a la synapse lyrique.

samedi 14 avril 2012

Dans le jardin de mon père/ 4 / Coin de paradis



Un jour il a laissé rouiller ses outils dans un coin de la cabane. Il n’est plus allé au jardin. Un jour son corps l’a lâché. J’ai su qu’il allait mourir. Le jardin est retourné au brouillon. L’herbe a envahi sa belle écriture. Un jour il ne m’a plus parlé de mes jardinages.
Je ne vais pas le voir sous la dalle veinée noire. Son nom doré sur la pierre. Les deux dates bouts du cordeau de son passage sur terre. Je pense à lui sous les pissenlits, sous leurs capsules de graines qui s’envolent dans mes Larousse. A tous vents ces mots qui nous sèment. Je pense à lui sous mon cahier de terre.
Il croyait à une autre vie après. Quelque part sur nos têtes. Un grand jardin de curé où il reprendrait le plantoir et le cordeau, entre deux cumulus.
Paraphrasant Brassens, je doute, pour ma part, pouvoir jamais échanger mon petit coin de terre contre son petit coin de paradis. Même si j’avoue attendre, en ce printemps, sur mes fraisiers, laitues et autres oignons, l’eau du ciel comme une bénédiction.

Série de tableaux: Camelus

mardi 10 avril 2012

Dans les jardins de mon père / 3 / Le jardinier du dimanche



Jardinage avec la lune contre jardinage à l’humeur, papa jugerait peut-être que je suis un piètre jardinier. Allées dallées. Rosiers et flamboyants dahlias mélangés aux légumes. Grand carré odorant de simples. Un jardinier du dimanche. Sachets jardiniers de France contre sachets Vilmorin. Un jardinier prodigue.
Il me taquinerait sur mon jardin employé contre son jardin ouvrier. Jardin plaisir contre jardin de nécessité. Potager familial contre potager d’agrément. En somme, lui le taiseux rejoindrait en riant ma lutte des classes. Pot de terre contre pot de fer. Peau de père contre peau de fils.
Peut-être serait-il au moins fier des mots poussés dans son jardin de la culture.

vendredi 6 avril 2012

Dans le jardin de mon père / 2 / Le pot à tabac gris





Papa vivait l’œil aux nues et le tympan collé aux voix météorologiques. Il interrogeait les almanachs et veillait aux dictons populaires. Observait le chat ou la grenouille. Il ne jardinait que selon les phases lunaires croissantes ou décroissantes, ascendantes ou descendantes. Avec les jours fleurs ou racines et ceux feuilles ou fruits. Et les trois d’apogée, de nœud et de périgée qui condamnent le jardinier au complet repos végétatif.
Il commandait ses semences chez « Les jardiniers de France », dont il était adhérent, dans cette grande époque des jardins ouvriers. Fins sachets de papier blanc ou sépia qui chantaient à l’oreille. Qu’il rangeait précieusement dans son ancien pot à tabac gris. Au-dessus du maigre pécule que lui ristournait maman sur la paye des fins de mois.
Aujourd’hui ce pot trône sur mon bureau où je déchire mes sachets de mots sur mes lignes de papier. J’y plante mes crayons.

mercredi 4 avril 2012

Dans le jardin de mon père / 1 / L' eruca sativa



C’est le bleu où le jardinier a des fourmis dans la binette. Un ciel tendu comme un tambour. Une douceur que l’œil myosotis des anciens aurait tâtée avec circonspection, tirant des plants sur la lune rousse. C’est un soleil pour le calendrier sans doute déraisonnable mais dans un réchauffement qui fait boiter les dictons.
Je vais, aujourd'hui, sur ma terre émiettée semer roquette cultivée, persil frisé vert foncé, radis de 18 jours. Trois petits sachets dans un plus grand en papier glacé, éco-emballé, flambante image légumière. De chez Vilmorin. Depuis 1743. Un peu plus chers, sans doute, pour ce transport à travers les siècles. Mais Marque auréolée, aussi, de cette historique et prometteuse devise : on récolte ce que l’on sème.
Sans compter qu’au moment de semer la roquette cultivée, il est plaisant de penser que cette illustre Maison a été créée par Claude Geoffroy maitresse grainière. L’eruca sativa bannie des jardins monastiques pour ses vertus aphrodisiaques.

dimanche 1 avril 2012

Poison d'avril



Rameaux venteux et frisquets, année froissée et sèche. Cerisiers crémeux et pêchers roses. Papa bêche et maman pique sur sa Singer. Tous deux, toujours, les lèvres au ciel. Arrête de fouiner dans mes boutons. J’ai pas d’arêtes mais des os. Mon cœur ne tient plus dans le dé à coudre. Dans leur cage, au fond du jardin, les lapins ont les yeux rouges. Chagrin. Je tourne autour du piquet. La terre monte dans ma peau.

Dans l’armoire de la chambre, la couturière a soigneusement rangé mes affaires de Pâques : tu seras comme un sou neuf dans l’encens et l’orgue. Rien à envier aux autres des magasins. Chemise immaculée. Culottes et paletot assortis. Faudra encore acheter des souliers. Pour l’instant j’ai encore ce gros pull grenat qui me gratte aux poignets. Eczéma. Je tourne autour du tronc. J’ai les idées qui grandissent.

vendredi 30 mars 2012

Parfait équilibre

Elle laisse en plan la pendule. Rechigne jusqu’à l’échancrure du premier baiser. Debout toujours après. La jeune fille, lumière sur fond noir, vient enfin s’asseoir en face. Pose son bol à la juste symétrie du mien. Voilà maintenant le matin en parfait équilibre sur le dos de la terre. Sa chevelure fait feuillage sur l’eau frémissante du thé noir. Je cueille un fruit oblong qu’elle m’offre sous sa fine chemise. Autour d’elle le jour prend lentement chair.
Il fait beau, il fait frisquet. As-tu bien dormi ? J’ai fait un drôle de rêve. Incises invariables parmi les anges qui passent. Petit tricotin d’une journée que chacun va dépelotonner de son côté. Quelques mots de laine qui, au fil des jours, crochètent notre histoire. Son visage fait tache claire sur un nuage de bergamote. Je la mange secrètement des yeux. Quand elle monte délicatement la porcelaine à ses lèvres, je rebascule sur terre.

dimanche 25 mars 2012

Heure d'été



Voilà, les jours allant, nous froissons un papier nuit de plus en plus fin. Une trame qui, très vite, part en fumée. S’amenuise le temps, d’avant le lever du rideau, où, sans public, le corps ne parle qu’à petits gestes, l’âme à petits bruits. Ce temps du décor ingénument patiné où l’être mange son bonheur dans des didascalies futiles.
Alors quand tombe le rouleau du ciel nous invitant au grill du grand théâtre, nous nous observons, soudain, bien seul en scène. Avec ni l’étoffe ni le verbe du héros. Quand au rôle nous aimerions y jeter un peu d’encre. Alors nous espérons qu’une histoire d’amour brûle les planches et nous avale dans le trou du souffleur.
Ou qu’un machiniste fantaisiste rembobine encore une heure le soleil dans ses cintres.

mardi 20 mars 2012

Au printemps




Derrière les giboulées, voilà un ciel rincé d’un bleu presque de verre. À 5h14 l’aube a vu poindre le printemps. Ce jour d’équinoxe où l’ombilic solaire s’attarde un temps égal, sur tout le cousu de la Terre, en-dessous et au-dessus du fil horizontal. Soit 12 heures. Soleil alors pile au zénith. Et nous exactement au-dessous avec la douceur d’un mot qui même un peu froissée par le ressenti des degrés, rend un son neuf et offre à cette journée un modelé particulier.
Derrière les giboulées, voilà un ciel décapé, d’un bleu de veine. Et déjà dans l’équation du corps tout le réchauffement des sèves, tout l’étirement des branches. Toute cette envie de prendre la vie d’un autre côté. D’aller avec le bourdon se cogner contre la lumière. Avec l’abeille, d’aller de jonquilles en violettes, butiner quelques gouttes de parfum pour celle, qui à son tour, va se réveiller au printemps.

dimanche 18 mars 2012

Giboulée



Neige fait l’hiver. Hirondelle épingle le printemps, un seul mot confond mars. Alors quand on s’éveille sous un ciel d’étain, très vite il jaillit attendu sur nos lèvres : giboulée.
Neige, à peine chuté, le mot fond sur la langue. Tout le temps de son effondrement lumineux, il garde son chuchotement. C’est l’œil, sous sa tombée assourdie, qui va lui donner de la couleur, du rire circulaire. De l’euphorie communicative dans la bataille tourbillonnante. Neige, à peine chu le mot fond sur l’âme.
Giboulée, à peine gobé, le mot roule sur la langue. Tout le temps de sa précipitation éteinte, Il garde son égrènement. C’est le tympan, sous son frappement orageux, qui va lui donner de la musique, de la gaieté cristalline. De la joie répandue dans la bataille bleutée. Giboulée, à peine giclé, le mot perce la peau.

samedi 17 mars 2012

On pousse les volets

Crochet levé, le geste est appuyé. Côté jardin, les paumes claquent le bois des volets contre la chaux. Geste qui ouvre grands les yeux et la poitrine. Côté de l’endroit. De la tapisserie griffonnée d’ailes et crevée de multiples vocalises. Côté de la leçon de choses et de leur appellation gourmande. Côté de la pointe de canif dans le bois tendre. Côté des fourgonnements des rêveries écourtées. Distraction transitive qui allège le passage vers l’autre bord.
Loquet levé, le geste est cassé. Côté cour, le froid prend la main qui replie en trois le fer des volets. Geste qui souffle les yeux et la poitrine. Côté de l’envers. Du petit monde crayonnant l’ardoise éteinte du bitume. Du théâtre fatigué de la rue. Côté des déguisements de l’horrible nécessité qui nous jette dehors. Triste tropisme qui nous dérobe jusqu’au soir où l’on refermera les volets sur l’unité de temps d’une alcôve.

jeudi 15 mars 2012

Enfances/ Jean-Pierre Sautreau/ Le domaine perdu



Meaulnes parti, je n’étais plus son compagnon d’aventures, le frère de ce chasseur de pistes ; je redevenais un gamin du bourg pareil aux autres… Noir et blanc de rentrée. Rangée grise des corps. C’est lui, sur la gauche, qu’on remet. L’adolescent dans sa cicatrice. L’épinglé, nuque au mur, qui regarde, derrière le soufflet, l’autre paroi. Lui figure murée.
Temps loin, très loin, mais on taira toujours que, dès ce moment, on n’est plus dans leur optique. On est sorti du cadre. On cherche la fente. Je m’étais persuadé qu’il avait dû rencontrer une jeune fille. Elle était sans doute infiniment plus belle que toutes celles du pays, plus belle que Jeanne, qu’on apercevait dans le jardin des religieuses par le trou de la serrure.
Photo de septembre. Gouge des visages. C’est lui, sur le côté, qu’on recouvre. L’adolescent au secret ; l’inguérissable, qu’on a voulu invisible, qui fait face, derrière le dépoli, à la dévastation du ciel. Lui regard débusqué.
Jour loin, très loin, mais on taira toujours que, dès ce moment, on n’est plus dans leur mat. On est, au glacé du dortoir, dans la lumière au fond des pages, avec notre air de voyageur fatigué, affamé mais émerveillé. On échafaude mille ruses pour s’évanouir à la recherche du domaine perdu de la jeune fille blonde qui avait posé sur Meaulnes doucement ses yeux bleus, en tenant sa lèvre un peu mordue. On a le cœur qui bat les chemins.

Dérives des rencontres-dédicace: Jeudi 15 mars à 15h Hôpital-Sud La Roche-sur-Yon, samedi 24 mars de 16h à 19h librairie aux Herbiers, les 31 mars et 1 avril Printemps des poètes à Montaigu, 1 mai salon du livre Jard-sur-mer, 5 mai 17h30 bibliothèque des Epesses...


mercredi 14 mars 2012

La Belle de Fontenay



Journée de la femme. De la belle jardinière. L’enfant ocre un soleil pour le père. Plus ou moins joufflu ou de pacotille. Un soleil qui tourne autour du ventre maternel. Bien huilé parfois aussi autour de l’enfant-roi. Pas de journée de l’homme, le présupposé dévorateur des 364 autres.
Alors chassé du paradis il se console parfois au jardin. Met ses petites graines dans la mère terre. Plus tard son sourire nait dans les choux. Il note sur un cahier, au crayon de bois, la date de ses semis, des levées et récoltes.
Parfois ses enfants sont impatients, voire très hâtifs : 18 jours pour le radis. Parfois il lui nait une pomme de terre, une Belle de Fontenay en forme de cœur. Il la glisse contre le sien puis l’offre à Agnès Varda pour qu’elle l’expose.

photo Agnès Varda

samedi 10 mars 2012

Remuer le passé

Enfance de marguerite ou d’aubépine. De placard ou de cabane. Mythologie des enfances. Enfance de fleur de pissenlit beurrée sur le nez ou soufflée dans le Larousse. Faut pas remuer le passé me dit-on. Ou plutôt quand il égratigne. On a fait ce qu’on a pu ils me disaient. On croyait bien faire. Ne pas remuer la chair. Ne pas secouer les morts. Mais c’est quoi le matin sinon remuer la terre. Faire du neuf avec des racines et des rhizomes. Un bon vieux soleil et une bonne vieille lune.
Sûrement le printemps boute. Je vais bientôt revenir à mes carrés. Mes autres pages blanches. Enfouir et fondre le compost épandu sur la motte. Remuer le jardin. M’inscrire alors dans les gestes de mon père. Enfance de fraicheur d’arrosoir et de complicité silencieuse. Enfance de graines trillées. De douceurs, plus tard, retrouvées et retournées tristement dans les poches des blouses. Semis des mots au long du cordeau ombilical. Chaque matin faut remuer du présent. Enfance-toi bien ça dans la binette.