mercredi 10 décembre 2014
mardi 9 décembre 2014
On n’est pas du même bord
Enfant, j’aimais ce moment où les mains maternelles
venaient me soulever légèrement pour tendre draps et couverture sous le
matelas, tapoter, l’hiver, le gros édredon grenat. C’était un geste rare, le
soir des gros rhumes ou des petites maladies. Le soir des bouillottes ou
briques brûlantes glissées au fond du lit.
La terre, alors pouvait se retourner, m’entraîner dans son manège
d’étoiles. Je ne craignais rien. J’étais
bordé. Je pouvais naviguer ohé, ohé sur la voie lactée.
La maison tournait autour de maman. Après Dieu, elle
était seul maître à bord. La couturière, qui ourlait sur sa Singer ses façons,
coupait en deux le monde. Ceux qui lustraient les bancs de l’église et les
autres qui ciraient l’acajou du bistro les jours de mise en bière. Elle disait
traçant une ligne infranchissable, susceptible d’aucune élasticité, sous peine
d’une chute infernale, mais donnant à la vie un goût de funambulisme :
« On n’est pas du même bord ».
Sorte d’anathème évidemment fort peu chrétien,
décourageant, malgré l’ombre du commandement, d’aimer le prochain comme
soi-même, mais qui permettait de délimiter un front et de solidariser une
communauté en identifiant les forces ennemies. Ainsi les rouges pour lesquels
elle avait la main large trouvant au
radical le plus tiède honorant les travées épiscopales à Noël ou à
Pâques des humeurs consanguines avec le coco reconnu..
L’ivraie de gauche, en résumé, qui mettait ses mioches
à la Laïque. Quand
le bon grain évidemment grossissait l’école libre, comme elle disait, l’école
des curés pour l’autre camp. J’allais donc au Sacré-cœur éprouver sa blouse grise au noir pupitre aux deux
encriers et mon cœur de porcelaine au celluloïd des frères dits de
Saint-Gabriel. Ma crainte alors, au retour, était d’être entraîné dans une
guerre des marrons par une troupe de l’autre bord.
sculpture en papier mâché de Camelus.
samedi 6 décembre 2014
La Baillotte
L’hygiène brillait dans tous ses livres d’école. La propreté est la meilleure condition de la
moralité. Celui des sciences, de lecture, de morale. Comment une âme délicate et noble pourrait-elle habiter un corps sale
et négligé ? Maman récurait l’émail de ses patrons, rue des
Gentilshommes. La malpropreté sépare les
hommes plus que ne fait l’inégalité des fortunes. Sur sa table de toilette,
la fine Sarreguemines fleurie de sa cuvette et son broc de mariage.
Le
jour de son Certificat d’Études Primaires, elle avait dû longuement se pencher
sur une baignoire mesurant 70cm de large,
1m30 de long, et 70cm de profondeur dont il fallait résoudre le temps de
remplissage sachant que le robinet débitait
70 litres
par minute. Notre bassine de zinc faisait 80cm de diamètre. On disait la baillotte
qui servait aussi pour la lessive. Je remuais dedans comme un hanneton dans
une tasse.
Le
dimanche matin papa la déposait dans l’arrière-cuisine. Pour le petit paquet de linge sale. Maman avait sorti des habits
propres de la lavande. C’était le jour de la
toilette en grand. Le reste de la semaine la propreté s’arrêtait au cou.
Débarbouillage de chat. Que recouvrait en
grand pour eux ? Les corps étaient soustraits. Le nu honteux. Elle ne
s’attardait pas sur mon jésus. Dieu
prenait certaines parties avec des pincettes.
Je
tournais sous la caresse savonneuse du gant. Sur l’eau vite refroidie elle
inclinait le bec de la bouilloire saisie sur le rond rougi de la cuisinière à
charbon. Je dansais un peu. Je sortais comme
un sou neuf tremblotant dans la serviette, décrassé pour la grand-messe. La
maison a été agrandie d’une salle d’eau l’année de mon certificat d’études et
son récurrent problème de baignoire qui, en plus pour moi, fuyait.
lundi 1 décembre 2014
La bobine
Tic, tic, tic, sous le pied-de-biche, l’aiguille
trottine dans le tissu que maman guide de ses deux mains. Le fil du dessus
boucle celui du dessous. Canette et bobine se nouent. Bobine est cousu de six caractères. Si je défais son nœud, je
peux tirer l’extra-fort de la pellicule, le câblé de la binette ou le nylon du
moulinet. Laisser donc aller ma ligne au fil des mots, pousser un peu le
bouchon coloré dans le courant des pages.
Tacatam, tacatam, le Pacific Express siffle mon chariot de western. Je l’ai fabriqué
avec deux des petits cylindres de bois débobinés que maman m’a donné. Sur leurs
roues tourne l’étiquette de papier DMC ou THIRIEZ avec sa tête de cheval.
Tacatam, tacatam, en revenant de l’école, je prends son chemin de points dans
la longue plaine de son ouvrage. Lance mon lasso autour de son cheval de fer.
Clic, clic,clic, sur le rouleau frappent les barres,
le chariot cahote sur le papier que couturent mes deux doigts. Le filet d’encre
croise le fil de mes pensées. Consonne et voyelle se serrent. Voyelle est une agate.
Si je dénoue son chatoiement, je peux
délier le noir métallique, le blanc ou bleu porcelaine, le vert ou rouge vernissé.
Colorer ces jours de stylo-bille qui n’avançaient que d’une pichenette.
Clic, clic, clic, les touches s’enfoncent. Tic, tic,
tic, l’aiguille tressaute. Nos deux pièces croisent leurs chemins de piqûres. Le
corps longtemps sur le métier, nous cousons de concert. Clic, clic, clic, je
lui pique des mots, tacatam, tacatam, pour faire un beau voyage. Un poème qui
tombe aussi bien que la blouse qu’elle m’essaie. Un poème avec des escarbilles
dans les calots et des marbres dans les poches.
samedi 29 novembre 2014
mardi 25 novembre 2014
La machine à coudre/2
Ce 26 juin 1960, Julien Schepens avait gagné à la
maison. Démarré de Lille, le Tour sous maillots nationaux et régionaux, s’était
fendu d’une boutonnière en Belgique. Dès la seconde étape, en remettant la
montre à l’heure hexagonale, Roger Rivière avait remonté les cocoricos. Cette
année-là, c’était un parcours pour géants, avec du 6 au 14 juillet un froncement
Pyrénées Alpes culminant à l’Izoard. Une carte drôlement coton à piquer à la
machine.
Maman roulait tranquille, quand j’arrivais, au
quatre-heures, allumer la loupiotte de la TSF. Dans les lacets il fallait monter le volume
des reporters à moto. Alors, je voyais maman, probablement pour couvrir
les crachotements, appuyer sur son pédalier et relancer violemment sa machine.
Comme si elle voulait s’échapper, couper en première le fil. Elle enfilait les
virages à épingles, montait allègre bords-côtes et cols. J’aurais pu oser : va-y maman, fronce !
Ce 10 juillet 1960, elle avait mis le couvercle verni
sur sa monture. Tout au long du Perjuret, les coureurs avaient dû ouvrir un
Gois dans la marée des cris et drapeaux. Je n’avais d’oreille que pour le
second du classement général Roger Rivière que toute la France revêtait de jaune à
Paris. C’était un dimanche, maman se distrayait au jardin. Je suis sorti en
courant troubler son jour de repos : Rivière
est tombé dans le ravin, il est blessé.
A la fin août, j’ai rangé mes coureurs en métal et ma
collection de buvards avec celui lancé, lors du tour précédent, par la caravane
publicitaire sur lequel, une petite fille clamait On peut tout faire avec Singer. Alors j’aurais aimé que maman me
coupe un beau maillot avec Mercier ou Gitane brodé dessus. Mais entre ses
doigts avait défilé tout mon trousseau de futur pensionnaire. Restait à y
coudre le 550. Mon numéro dans le peloton des jours tristes.
Illustration: Camelus
lundi 24 novembre 2014
la machine à coudre
Quand je pose l’oreille contre le ventre de mon
enfance j’entends le refrain d’une machine à coudre. C’est ma chanson douce, le
bruit amoureux de ma mère. Je n’avais pas besoin de berceuse. Que la
conjugaison soyeuse de ses mollets pour me faire rentrer dans ma coquille et débobiner
des rêves tendres. J’entends aussi le cognement des vagues quand s’est cassé le
fil amarrant la maison.
Elle vivait, contre le mur gauche de la cuisine, dans
la lumière oblique de la porte d’entrée. J’ai grandi dans ses pattes noires, y
ai vu maman courbée des heures dans un travail de fourmi. Dans l’ombre du soir,
je voyais un étrange coléoptère doré, une cétoine géante. Le jour en coupait le
tronc. Je caressais alors un chat sans tête faisant le gros dos sur la fonte d’un
établi ou le bois ciré d’une sorte d’harmonium.
Maman en tirait un ondoiement répétitif, un ragtime un
peu naïf et mécanique. Un tempo minimaliste que je retrouverais plus tard sous
les doigts de Stève Reich ou Terry Riley. Ainsi une navette de beiges cousait
mes après-midi. Cette musique un peu
mélancolique que j’aime chez Satie. Un picotement d’enfance. Maman faisait la
pluie en chantonnant. Je mettais des dés à coudre sous les gouttières du cœur.
L’âme avait donc un objet où se loger. Une invention à
la Prévert. Une
utopie. Un truc comme aurait dit Isidore Ducasse, comte de Lautréamont beau comme la rencontre fortuite sur une
table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie. Une machine
fabuleuse à remonter vers l’enfance. A faire tourner les aiguilles à l’envers.
A tirer de mon propre pianotement mécanique les points de piqûre d’un poème.
Ce texte fait partie d'un ensemble consacré à ma mère qui devrait paraître dans quelques mois sous le titre "La Maternelle". Une suite au "Jardin de mon père". Merci de me laisser vos commentaires.
Illustration: Camelus
Illustration: Camelus
dimanche 19 octobre 2014
mercredi 15 octobre 2014
Dédicaces à la librairie Agora
Huit
auteurs et illustrateurs SOC & FOC à la librairie Agora, 11 rue Georges Clemenceau, 85000 La Roche-sur-Yon
Le samedi
18 octobre de 11h à 18h
Mylène Joubert auteur de Blanche
Marie-Geneviève Lavergne auteur de La porte du sablier et illustratrice de Dunité
Anne Pastor Cadou auteur de Dunité (nouveauté)
Bernard Grasset auteur de Les hommes tissent le chemin (nouveauté)
Jean-Pierre Sautreau auteur de Mikado des signes, Les dérives immobiles, Dans le jardin de mon père
Jean-Louis Pérou illustrateur de Y'a plus d'enfants
Claude Burneau illustrateur de Les jours, mes nuits
vendredi 10 octobre 2014
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