vendredi 21 janvier 2011

mardi 28 décembre 2010

Indignez-vous!



Indignez-vous ! Je ne trouve pas plus magnifique souhait pour chacun à l’entame de la seconde décennie de ce vingt-et-unième. Indignez-vous ! C’est le cri de ralliement à la cause humaine d’un Monsieur de 93 ans : Stéphane Hessel qui vient de lancer dans le conformisme et la désespérance ambiants un brûlot de 30 pages à 3 euros à lire et offrir sans modération. Un opuscule qui a la verdeur et l’aplomb de la jeunesse de ce grand résistant, déporté, qui après s’être évadé est devenu diplomate auprès des Nations unies et à ce titre a participé à la commission chargée d’élaborer « La Déclaration universelle des Droits de l’homme ».
Et ce Monsieur écrit, un peu plus de soixante ans plus tard : L’homme qui ne peut s’en remettre ni à un pouvoir ni à un dieu, doit s’engager au nom de sa responsabilité de personne humaine. Il invite à créer, reprenant les mots lancés lors du soixantième anniversaire du programme du Conseil national de la résistance, une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon que la consommation de masse, le mépris des plus faibles et de la culture, l’amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous.
Et s’il rappelle à propos le programme du CNR, c’est pour nous dire : de ces principes et de ces valeurs, nous avons aujourd’hui plus que jamais besoin. Il nous appartient de veiller tous ensemble à ce que notre société reste une société dont nous soyons fiers : pas cette société des sans-papiers, des expulsions, des soupçons à l’égard des immigrés, pas cette société où l’on remet en cause les retraites, les acquis de la Sécurité Sociale, pas cette société où les médias sont entre les mains des nantis…On ose nous dire que l’état ne peut plus assurer les coûts de ces mesures citoyennes. Mais comment peut-il manquer aujourd’hui de l’argent pour maintenir et prolonger ces conquêtes alors que la production de richesses a considérablement augmenté depuis la Libération, période où l’Europe était ruinée ? Sinon parce que le pouvoir de l’argent, tellement combattu par la Résistance, n’a jamais été aussi grand, insolent, égoïste, avec ses propres serviteurs jusque dans les plus hautes sphères de l’état. Les banques désormais privatisées se montrent d’abord soucieuses de leurs dividendes, et des très hauts salaires de leurs dirigeants, pas de l’intérêt général. L’écart entre les plus pauvres et les plus riches n’a jamais été aussi important ; et la course à l’argent,et la compétition autant encouragée...
Voila un livre dont la pensée et les réflexions humanistes font beaucoup de bien, qui se termine par cette belle envolée :
Créer, c’est résister. Résister, c’est créer. De quoi occuper la nouvelle année et les suivantes…
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vendredi 24 décembre 2010

Le petit jésus dans la dèche

Fait pas bon aujourd'hui être sur la paille. Le petit bout des cieux crèche, sans doute, pour la dernière année dans la bucolique haleine de l'âne et du bœuf. La toute fraiche loi Loppsi 2 qui vient de naître entre foie gras et marrons à la dinde va être pour lui un calvaire. Tout squatter devient menacé de 15000 euros d'amende et d'un an d'emprisonnement. Il pourrait donc passer son prochain noël dans l'haleine fétide d'une taule entre un collant pédophile et un entreprenant sérial killer. A moins qu'une intervention papale voire divine satanise Sarko et ses Judas et l'écarte de ce cruel Golgotha.

Et puis Jésus peut compter sur le soutien de la Grande Distribution et de la confrérie des Pères Noëls. Mais tous les autres pauvres mécréants... Car cette loi inique stigmatise aussi tout l'habitat susceptible de menacer la salubrité, la sécurité ou la tranquillité publiques. Formulation assez floue qui permettra aux préfets, dans un délai de 48h, d'expulser de leurs campements de fortune les Roms ou autres gens du voyage hors leurs rares aires, comme tous les précaires des cabanes, tentes, camions, mobile-homes ou caravanes. Faut-il rappeler que plus de 500000 personnes sont actuellement sans vrai domicile. Et même jouant sur la détention ou non d'un permis de construire, elle vise tout l'habitat alternatif: tipis, yourtes, cabanons,roulottes...

Cachez-moi ces précaires, ces marginaux, ces alternatifs ou itinérants. Qu'ils aillent ailleurs mettre leur petit jésus dans la dèche.

dimanche 12 décembre 2010

La terre ferrovaire


La locomotive arrive en nageant à travers la ville bruissante. Dans une tranchée profonde, maisons sur les deux berges, pleines de lumières vivantesOn a jeté le ballot sur le quai, cent mètres avant la verrière dans le grincement des fers. Avant de couper par les rails, longer les carrés cheminots sous la lessive de la semaine, vers le serre-freins Kerouac qui charbonne ses esquisses, ses longs chorus syncopant aux bords noirs des carnets.

Sous les étoiles magiques chevauchant l’obscurité au-dessus de la terre ferroviaire, On a élu pour frère céleste, Jack, l’infatigable batteur d’encre. On est arrivé, sur la route, à ce point de frappe où dans le ruban de l’errance chaque paysage déraille en douze mesures, chaque visage cloue son riff de blues. A ce diable d’endroit d’aiguillage où la vie revient sur la neige de ses pas perdus. Ce bout du rouleau du monde et tout son tremblement qui nomme poétiquement chaque chose.


extraits de Jack Kérouac du "Livre des esquisses" traduction Lucien Suel paru à La table ronde au printemps

samedi 4 décembre 2010

L'instant-lumière



Ceci n'est pas un pilier du ciel ni le vent opiacé d'un orgue. Ceci n'est pas un songe à l'eau de rose ni le déchant fluté d'un ange. Ceci n'est pas un tuyau soufflé dans l'oreille d'un peintre. Ce n'est qu'une sourdine glissée dans le pavillon d'un heureux. Que le passage à l'indigo d'une clef de voûte.

On est à des milliers d'asa, cherchant un peu de fraicheur. Quand l'œil tombe sur la matière éclairée de ses seuls grains de beauté, l'épiderme du monde. Alors on reste dans l'ombre buvant cette musique, avec la seule envie de prolonger ce vertige jusqu'au violet du spectre.

Ceci n'est pas une fenêtre du quattrocento ni l'ailleurs d'une cimaise. Ceci n'est pas la respiration fluide d'un Rothko ni le frémissement d'un motif. C'est la percée fugitive des rouge et bleu d'un vitrail. La matérialité caressante d'une peinture du soleil. l'instant-lumière d'un pan de l'univers.

jeudi 2 décembre 2010

Il a neigé


Il a neigé. Et c'est toujours, d'abord, comme un éboulis miraculeux. Un événement qui bascule la réalité dans l'imaginaire. Malgré ses survenues régulières, Il préserve sa qualité d'extraordinaire. Cela devient un phénomène qui transcende soudain l'existence.

Il a neigé. Et l'œil tâte cette improbable matérialité, se perd dans cet espace sans balises. Ne sait pas comment plier à sa raison ce linge à la fois si frais à la peau et si chaud au cœur. Il choisit alors de donner à cette abstraction la dimension spirituelle d'un tableau.

Il a neigé. Et l'œil écoute le silence ramassé dans la forme laineuse des arbres. La musique calligraphique des passereaux étonnés. Il ne sait pas vraiment quelle couleur donner à cette lumière qui le dévisage. Il s'applique sur ce grand cahier blanc à suivre son regard d'enfant.

Il a neigé. Et c'est toujours, d'abord, comme un doux emmitouflement. Un blanc mêlement qui transforme la réalité en émotion. Un recouvrement du paysage qui soustrait le bruit des couleurs pour nous laisser le chant.




mardi 30 novembre 2010

Dora Bruder



Les aiguilles de l'horloge du jardin des Tuileries sont immobiles pour toujours...On pense à Dora Bruder...la jeune inconnue de Modiano, 1,55m, visage ovale, yeux gris-marron, non pas engloutie dans les puants boyaux de Dora mais calcinée à Auschwitz. Dora avec Anne et toute cette humanité rayée de tout destin. Et nous dans cette nuit de crocs avec cet infigurable mot Shoah pour éclairer ces êtres de boue, nos effrayants semblables. Nos ombres banales.
Et nous, avec quel reste de parole, au pied d'une montagne de chaussures? Pour approcher l'indicible. Pour confondre l'animalité dans une même peau que notre peau. Pour penser la même chair, le bourreau qu'on aurait appelé notre frère sur terre, avec la même forme humaine. Et nous, avec le même sac de viscères devant l'Histoire qui repasse les corps au Cambodge en Bosnie ou au Ruanda. Devant ce temps rouillé.
Il sont en face de moi, l'œil rond, et je me vois soudain dans ce regard d'effroi: leur épouvante...On est devant Jorge Semprun. Devant ce sans visage, revenant de ce voyage au bout du mal absolu. On est avec quelques craies pour rayer les planches des baraques, les wagons de ces trains de marchandises qui coulaient comme de lents vers gris sur le visage mort de l'Europe?Avec quelques mots d'étoiles pour rendre ce temps ineffaçable.

mardi 23 novembre 2010

Plutôt cette photo


Plutôt cette photo que celle d'un paysage, pour notre œil vite drogué par leur plumage d'album, toujours trop mélodique pour nos couacs, au fond trop surexposé par leurs aplats de peinture. Souvent trop beau lin pour notre boîte.

Plutôt ce coin magnétique d'un bistro, ce théâtre de poche des saisons humaines. Ce petit bout d'éden à deux thunes contre un petit train d'enfer. Bifurcation apéritive dans le compartiment fumeur d'un percolateur.

C'était une fois, on se souvient d'une flânerie dans le grésillement des couleurs, de la clarté d'un genou rond nous aimantant vers un tremblement de lampes. C'était une fois dans l'odeur d'herbe d'une avenue encore mouillée.

On est entré dans un remuement de chaises laissant dans le bois ciré la voix rouge de joueurs de cartes, le bruit mat de jeunes poings sur la table, la phosphorescence de lèvres maintenant abouchées au cuivre joyeux d'une fanfare.

Plutôt cette photo pour peindre un voyage que celle d'un paysage, toujours tirant la nappe, ce lieu d'éponge des bleus à l'âme, ce lien avec l'argile des hommes, ce lieu qui nous a parfaitement tiré le portrait. Plutôt cette photo tachée de raisin noir.

mercredi 17 novembre 2010

La table rouge


La table rouge était vide. Restait ce folio abandonné sur la banquette. Ce numéro 90-60-90 griffonné en page de garde. L’impression maintenant moins d’un oubli que du collage d’un morceau de puzzle. Le sentiment d’avoir bougé la pièce noire d’un immense échiquier. La table rouge était vide. Soudain le lieu semblait dangereusement pencher.

La table rouge était vide. Restait ce polar en carafe dans le décor. Ce coulis d’un frisson dans les os, un air free détimbrant la belle harmonie. L’impression d’un accroc détissant la tranquille balade au petit bonheur. Le sentiment d’être piégé dans la filature d’une drôle de trame. La table rouge était vide. Soudain le lieu semblait sournoisement se refermer.

La table rouge était vide. Restait ce bouquin de John Le Carré. Cette phrase soulignée d’un brillant à lèvres : « Ecrire c’est comme se trouver dans une maison vide et guetter l’apparition de fantômes. »