mercredi 11 septembre 2013
L’étoile du port
Il disait ma môme les calots pleins d’écume pour cette fricoteuse, cette onduleuse du juke-box. Avait vendu sa Rose des vents pour s’ancrer à ce bout du port dans l’outremer de ses yeux. Avait largué sa vareuse, cloué sa bouée par-dessus bar, tirer un dernier trait de chalut avant de s’arrimer au zinc. Se retrousser les manches pour offrir à sa Roxane un balcon étoilé. Il disait ma môme à la crête des verres qui moussaient sur les tables. Ces gueules qui choquaient leur vague à l’âme.
Mais la belle avait des hanches à chahuter tous les amers, un cul à chavirer les solitudes. Mais la belle avait des mains à embrouiller toutes les déglingues, un cœur à noyer tous les naufrages. Mais la belle rêvait du large à l’étrave du café. Et puis est venu Karl se planter dans son ciel. Embobiner sa peau. Il disait ma môme en éclusant cul sec ses nuits effilochées, en trinquant aux aubes titubantes. Il disait ma môme en chialant sur ce corps étendu dans la sciure, glougloutant de sang chaud.
sur un tableau de Jean-François Bourasseau
lundi 9 septembre 2013
dimanche 8 septembre 2013
J’ai 11 ans
J’ai 11 ans, un miaulement rouillé dans la gorge, le dos de maman s’éloigne de la grille. Son petit chat est mort à cet instant. Son Jeanjean comme elle dit à la maison. Papa emploie peu ce sobriquet qui souvent m’agace, dit plutôt fiston. J’ai 11 ans dans le jour rongé d’une immense cour rectangulaire, que j’apprendrai demain être celle des petits. Piqué avec d’autres perdus sur mes chaussures neuves du trousseau. Dans le corset de hauts murs gris et raboteux, parcouru tout au long par la verrière d’un promenoir. Pris dans le quadrillage de dizaines de fenêtres. Plus tard j’aurai de longues heures, des jours et des mois pour compter, dans chaque vitrage, vingt huit petits carreaux. Là, j’éprouve ces croisillons comme des barreaux, je ne perçois que reflets hostiles et grimaçants, me vrille le fer rouge d’un œil démesuré qui me poursuit de vitre en vitre et me flaire jusqu’à l’âme.
A ma droite la masse noire d’une chapelle aux quatre brèches vitraillées, éteintes en cette fin d’après-midi. Seul pour me faire lever les yeux, piéger bizarrement un peu de mon angoisse, un clocheton dressé sur l’ardoise du bâtiment central étroit et surélevé. L’entrée principale dont j’apprendrai que son franchissement mène à un lourd bureau de chêne recouvert d’un cuir fauve mais surtout à une férule fermement appliquée de la voix la plus doucereuse. Quant au clocheton dont, à ce moment, l’érection chapeautée m’évoque, bêtement, quelque babiole couronnant un gâteau, j’en détesterai très vite la volée aigrelette découpant impitoyablement, de matines à complies, chaque journée.
J’ai 11 ans ce 15 septembre 1960, maman pense encore à son petit chat sur le skaï écoeurant de l’autobus qui la ramène. Du moins je la vois ainsi. Je suis avec les autres dans cette cage dans laquelle jamais nous ne piaillerons.
mercredi 4 septembre 2013
Alors tes vacances ?
Charnière d’août, mélancolie océane. Procession bitumée vers l’ordre des choses. Odeur de famille dans la tôle. Reprise. Tête d’épingle dans la grande déroute. Le hâle en pâture et les effeuillements trafiqués, les retrouvailles suicidaires. Romance des petites ivresses et des réconciliations sur l’oreiller du couchant. Chambre sur beau rouge veineux. Marketing expresso des corps. Migraine du jeu de société. Garder le plus longtemps les ongles enfoncés dans le sable. Ouvrir les paupières en canif et regarder l’autre au fond des dents en promenant sur la lèvre une langue de chat.
Charnière d’août, enterrement marin. Occasion de barbouiller une histoire. De mettre un doigt dans la confiture de l’autre, poisser un peu ses pâmoisons et limer ses excroissances. On a fait le plein des remords et des démangeaisons, des résolutions mordantes et des attitudes rétives. Plus jamais ça. La coupure nous a fait un cœur fou. On ne pointe pas, on composte son billet pour l’open space. On longe de quai des écrans. Surtout marcher sur son petit nuage en rayant les visages. S’empresser de sourire avant d’attaquer la falaise. Alors tes vacances ?
dimanche 28 avril 2013
La fille aux grains de beauté.
Par l’odeur alléchés…me dis-je, parfois, longeant tous ces chalands agglutinés devant l’étal d’une chaîne boulangère, insectes piégés par les phéromones malins des diffuseurs. Si je suis aussi flatté à quelques mètres de ma boulangerie, ce n’est pas par quelque effluve synthétique mais bien celle chaude et vivante d’un vrai pain d’artisan. Cette baguette tradition ou gourmande que je demande en précisant pas trop cuite à la vendeuse qui officie entre viennoiseries et pâtisseries.
Son visage dessine un bel ovale mais ce n’est ni pour le fendu par trop réflexe de son sourire ni pour le feuilleté clair de son regard que l’attente m’est douce le long des éclairs ou des religieuses. Mais pour ce grain café qui marque le bas de son cou et puis cette autre à la naissance du sein gauche que, parfois défait, le premier bouton révèle. Minuscule lentille sur sa peau de mie que l’œil butine dans l’écume fleurie de l’échancrure.
Ce n’est ni pour sa fossette gauche loin de celle joliment mouchée de Marilyn ni sa pommette droite sans le charme de celle délicieusement tachée de Scarlett Johansson que je m’attarde à trier dans ma monnaie le juste appoint. Mais il y a ce grain chocolat en bas de son cou et puis cet autre semé dans le décolleté. Début d’un érotique chapelet que mon œil égrène espérant que se libérant de sa boutonnière une seconde nacre m’offre la vision d’une troisième petite lune de miel.
vendredi 26 avril 2013
GASTON

- Dis tu ne le trouves pas un peu bizarre le nouveau locataire ?
- Non, genre artiste
- Il écrit, il écrit. Des tas de lettres.
- Oui, il doit avoir beaucoup d’amis.
- Puis dessine et peint
- Oui sur tout ce qu’il trouve, carton, catalogue.
- Assiettes, balai.
- même les portes de sa pauvre armoire.
- Toujours la même figure ronde aux petits yeux ronds.
- Et au nez allongé.
- Je ne sais pas où il a pris une telle tête…
- comment tu l’appelles déjà ?
- Gaston.
- Comme Chaissac ?



Sur une photo de Lou Sautreau vieil appartement Bruxelles
jeudi 25 avril 2013
Les amants du métro

- Tu as vu elle nous a pris en photo.
- Quoi ?
- Je te disais la jeune fille nous a pris en photo.
- Quelle jeune fille ?
- Celle de la ligne 6
- Qui monte à Delacroix ?
- C’est ça et descend à Porte de Namur.
- Avec son carton de dessins.
- Et son manteau rouge.
- Elle choisit souvent la même place.
- Parfois elle lit.
- En ce moment : « Zazie dans le métro »
- Je ne l’ai pas lu.
- C’est d’un certain Queneau.
- Peut-être me le prêterait-elle ?
- J’aime son parfum
- A cette Zazie ?
- Non celui de la jeune fille.
- Très boisé. Alien peut-être.
- Alien comme l’extraterrestre ?
- Je ne le vois pas du tout sur moi.
- C’est la première fois qu’on nous photographie.
- Elle est peut-être journaliste.
- Je la verrais plutôt dessinatrice.
- Ah oui de bandes dessinées.
- « Les amants du métro »
- Ce serait un beau titre.
Sur photo de Lou Sautreau, Métro ligne 6 BRUXELLES
vendredi 19 avril 2013
La fille à la trottinette
Après des jours et des jours de tisons et de lampes, on se cramponne à la moindre hirondelle et on finit par prendre pour lanterne la prophétie réitérée d’un retournement des hordes glaciales. Et ce samedi soir on se couche sur le petit lait printanier bu aux lèvres de la miss météo. Alors quand au réveil dominical le ciel semble à la hauteur, on sort méfiant toucher ce bleu à peine sec. Et le poil d’air doux qui nous frise l’échine nous file une telle gaieté que nous éprouvons l’envie de claironner ce soleil à tous les draps encore remontés sur les épaules. Malgré notre impatience, soucieux de la quiétude familiale, on attend que chacun émerge et se frotte les yeux à ce fond tout neuf. Plus tard, on enfoncera le clou de cette belle humeur, en annonçant « Cet après-midi on va à la mer ». Seule atmosphère, quand on habite sous sa proche influence, capable de dilater un peu plus ce nouvel état de bonheur.
On a déjeuné un peu plus tôt pour profiter un peu plus tard. A Saint-Vincent-sur Jard on a pris le sentier qui longe l’océan vers Jard-sur-mer. Deux kilomètres entre les œillets maritimes et les euphorbes, dans les effluves iodées, avec dans l’oreille l’oscillation frondeuse des vagues, les phases ombilicales de leur musique, leurs boucles bouillonnantes et leur coda d’écume. Deux kilomètres de chant marin. A l’arrivée au port, on se pose pour siroter en contrebas de la terrasse du Sloop, crêperie bar. Vertèbres à peine relâchées et premiers mots pour dire ce moment, que notre place au soleil est hachée par les ricochets sourds et sauvages d’une kermesse mécanique. Une vingtaine de casqués vrouvroumant dans les basses. Une meute rutilante crachant du pot. Des cuirs se défiant à l’échappement.
Juste au dessus de nous, une fille est attablée. Elle a commandé un panaché. Devant elle un Nikon rouge bagué d’un zoom. Je parie pour un 55-200. Elle le saisit par instants puis le repose, se tourne légèrement puis revient à sa mousse jaunasse. La parade amoureuse des gros cubes la rend visiblement nerveuse. Elle est attirée par le rugissement râpeux des bécanes, fascinée par cette brousse des cylindres. Elle est traversée par ces vibrations de rut. Elle se remet de biais reflex au niveau du menton, zoom bandé vers la turgescence métal. Mais, sans doute intimidée par la rumeur exaspérée des consommateurs voisins furieux de voir leur premier bain de rayons troublé par l’étincelant barouf, elle renonce à immortaliser cette tribu motarde. Qui enfin, dans une ultime exaspération des poignées, finit par déchirer le bitume et quitter la scène.
Je la vois alors se lever, enfouir son Nikon dans un sac à dos, descendre et chevaucher une trottinette...
dimanche 14 avril 2013
Les yeux dans les yeux.

On doutait évidemment devant les cartes météo quand soir après soir après des journées plus moroses et chahutées les unes que les autres, nos pythies atmosphériques se succédaient pour nous prédire ce dimanche 14 avril un coup de balai anticyclonique Qui inverserait enfin les courbes nuageuses et collerait sur tous les écrans hexagonaux une belle unité de petites pastilles jaunes à rayons d’or. Cela ressemblait tant à une tentative désespérée, proche de la promesse électorale sur nos cerveaux nourris depuis des semaines à l’escamotage yeux dans les yeux, de peindre en jaune canari nos cieux pour nous faire oublier ceux mirobolants des paradis fiscaux, que nous refusions d’y croire, installés dans l’idée que tous pourris. Mais il faut, aujourd’hui l’admettre, le soleil existe encore sous lequel on peut vivre juste en dessous exactement et s’y refaire un plein gratuit des sens.
samedi 13 avril 2013
Le Bol / 9/ Le bol au cheveu.

Où tu as la tête ? Mange donc, ton café va être froid. On est pourtant dimanche mais maman ne cesse de voleter autour de moi, de la cuisinière au buffet. A cette heure les autres jours tout est rangé. On est dimanche et je rêvasse devant le grand bol côtelé à la rose ancienne. Fleur, une année, élue pour mon dessin de fête des mères. Il vient de chez ma grand-mère paternelle. Je le choisis quelquefois sous le regard acide de maman. Je m’amuse de son irritation que je sais contrariée par le statut sacralisé de l’objet, un legs de l’autre bord. Glaise de parentèle qui la retient de m’intimer de le laisser dans le buffet.
Pourquoi tu as pris ce vieux bol ? Je n’ose pas lui dire que je revois dans sa vieille faïence le visage de cette femme sèche et toute de noir vêtue qui m’accueillait toujours avec bonheur, à la descente de ces vieux cars rugissants qui me rendaient malade. Cette mémé parlant aux poules picorant sous sa table tout en tournant, serré entre ses genoux, un moulin à café qui broyait un arôme de grains du Colon mélangés de chicorée Leroux. Je tais que m’émeut sa légère fêlure qui court du bord jusqu’au fond. On dit aussi un cheveu. J’aime cette ligne de cœur. J’y passe le doigt comme sur une veine.
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